E en colimaçon

C’était l’heure. Il fallait se décider. E le savait bien. Pourtant, E hésitait encore. Rien ne bougeait autour de lui. Ni voile, ni mouchoir. Debout, habillé de sa salopette de travail, E se tenait immobile, comme si E était englué dans l’air dense, moite. Son corps moulé sur place, tenu par le poids du vide autour. De l’intérieur, ses poumons se remplissaient sans hâte, sans peine. Le corps feignant un contrôle martial. Feindre : de « modeler », tel un état de tension qui ferait mine de ne pas l’être ; une « fiction » donc, celle dont chaque fait découlerait de la même feinte…

E regarda le perron : vide. Visiblement E s’était trompé de voie. Au premier étage la lumière d’une seule ampoule accompagnait le silence qui filtrait de la villa. Son œil passa sur la façade en brique, descendit lentement les deux étages, glissant, comme de la peinture épaisse, mollement ver la porte. Bienvenu. Seul constant : la question – où ai-je commencé ? – elle s’était tracée en filigrane depuis le début. Voilà sa petite ritournelle sans mélodie, celle qu’E caressait comme une pierre lisse au fond de sa poche sans fin. Seul problème : la pierre ne se transformait pas en dés à jeter. Car le moment mûrissait. Et E le savait.

En réalité, il ignorait par quel chemin y aller. Y aller, où cela ? Et comment ? Que voudrait-il dire au juste – y aller ? Derrière quelle lettre se nichait la réponse à la question? Le Y ? Le A ? E ne possédait aucun indice. Depuis combien de jours maintenant, trois… cinq… une dizaine… ne voyait-il que des visions abstraites, des signes dépourvus de sens, des abstractions insensées ? Des signes surabondants et inutiles. Autant dire des feuilles mortes, crispées par le froid d’hiver, recroquevillées les unes sur les autres, muettes à même le sol. Une terre jonchée de non-sens. De haut en bas, rien ne lui semblait être à sa place. Et pourtant c’était cela la question. Quelle place octroyer aux lettres ? S’il parvenait, lui, à restituer à chaque signe son propre espace, là où il respirer au mieux, là où il fallait qu’il soit, E voilà, il trouverait sa réponse. Mais le détail de toutes ces choses lui échappait, comme le sens ici, toujours.

Seul le silence répandait dans la nuit. En vue de s’emparer d’un repère plus solide, plus tangible, il essaya de revoir mentalement tout ce qui se trouvait sur le chemin, celui qui l’avait mené jusqu’ici. Une ligne jaune, une flèche. E la regarda. La ligne, peinte à l’horizontal, sur l’enceinte en brique de la villa, E la suivit. Au bout une lettre, en l’occurrence la première : A. Idem à gauche, le schéma se répétait : ligne, flèche, et le C.  Il fallait trancher. Le temps lui était compté. E le savait. Si d’aventure il y eut eu un signe, un avertissement, un message quelconque, ceci lui avait échappé.

D’un coup, le filament à l’étage se grilla.

E avança de deux pas vers la porte. E leva sa main. Avant de traverser le seuil fatidique, il essuya de son index le mot gravé dans la pierre au-dessus de sa tête. E, dessous, caressa la lettre B, dessus, et murmura le mot, Bienvenu. Finit l’atermoiement. Il ne tergiversa plus. Dans l’obscurité de la villa, E se plongea. Basta !

« Que de choses flottent encore dans les limbes de la pensée humaine » (Flaubert).

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